Grand Corps Malade : "Je vois des blessures mais aussi un homme serein et en paix"
Difficile de l'appeler par ce pseudonyme qui a pourtant défini l'homme dès le début de sa carrière. Fabien, son prénom, s'impose avec évidence, créant cette complicité immédiate pour tout qui le rencontre. Une proximité établie d'emblée avec un public qui non seulement lui est fidèle mais aussi se renouvelle. Grand Corps Malade décline ses "Reflets" dans un album intimiste et dansant. Pour le voir en concert, pas une once d'hésitation, les dates se multiplient aussi vite que les billets s'arrachent.

- Publié le 13-12-2023 à 10h45
- Mis à jour le 13-12-2023 à 10h54

Paris Match. Vous nous proposez de faire un bout de chemin ensemble et l'album s'ouvre avec le titre "J'ai vu de la lumière". Pas facile de la distinguer en ce moment.
Grand Corps Malade. Pour ce qui est de choper la lumière, je sais faire, la vie me l'a appris. J'ai eu, comme on sait, un parcours compliqué mais je suis quelqu'un de profondément optimiste. Je n'ai pas besoin de faire un long travail d'introspection pour aller vers le positif. Je cherche à me renouveler, à trouver des angles différents pour parler de l'amour comme du monde, tout en veillant à rester moi-même. Mais la musique permet d'aborder d'autres pistes et j'ai privilégié, pour cet album, une production très léchée, des rythmes électro, des ensembles de cordes et de cuivres. J'aime qu'il y ait plusieurs humeurs musicales.
Des salles toujours plus grandes, un succès jamais démenti… Pensez-vous à la scène plus qu'avant en écrivant ?
J'y ai toujours pensé de la même façon. Quand, au tout début, j'écrivais un texte sans musique, juste pour le slamer dans un petit bar, je gardais à l'esprit la dimension scénique et le partage avec le public. Aujourd'hui, il arrive de plus en souvent que je reçoive des musiques avant d'y apposer des mots. Mais si le texte précède, je sais d'emblée s'il sera sur un tempo soutenu ou plus intime. Mon écriture découle de pas mal d'observation, j'ai cette grosse capacité à regarder, assis sur un banc, à la terrasse d'un café ou dans un coin de bar, les gens représentent un matériau d'écriture formidable.

Chanter est-il devenu enfin un plaisir ?
Je ne m'interdisais rien mais dire mes textes me suffisait, c'est mon ADN et ça le restera. Depuis deux tournées, je me suis allé à fredonner un refrain, la scène m'a poussé à apprivoiser cet exercice, différent et agréable. Toute une salle qui chante et vous accompagne procure beaucoup d'émotion.
Quel est le pourquoi du comment de cette voix grave, véritable signature ?
Cette voix est un cadeau, je ne l'ai pas choisie ni travaillée. Tant mieux si elle sert les textes et met en valeur les sonorités. Mais elle n'a pas été le moteur pour m'engager dans cette voie artistique. J'ai rencontré le slam et l'écriture, les gens me disaient que j'avais une voix agréable, elle résonnait bien lors des enregistrements. Les compliments se sont faits plus nombreux or, en vérité, ce ne sont pas ceux qui me font le plus plaisir car je n'y suis pour rien. Je préfère avoir la reconnaissance de mon travail. Pourtant, je n'en serais peut-être pas là aujourd'hui sans cette voix. Donc merci…. je ne sais pas qui ou quoi.
Qui voyez-vous dans votre reflet en 2023 ?
J'assume bien qui je suis, mon âge, mon parcours. En y regardant de plus près, j'y vois des blessures, des résistances mais aussi un homme serein et en paix avec son image dans le miroir. J'ai la chance de connaître, déjà, une forme de sérénité. Je pense que mon accident et les moments difficiles m'ont permis d'aller de l'avant. Pourtant, je n'en suis pas sorti complètement, mon handicap reste ultra-présent au quotidien, à un point que les gens ne s'imaginent pas. Je l'ai accepté et je déclare aisément être apaisé.

Un de vos titre s'intitule "Retiens les rêves". L'existence oscille-t-elle sans cesse entre réel et imaginaire ?
Je ne nourris pas de rêves inaccessibles et démesurés, ils démarrent plutôt de choses pas si lointaines, de faits du quotidien. Mes rêves ne sont peut-être pas ouf, ni ambitieux, mais ils me conviennent très bien. Comme des compagnons de route qui m'épaulent au quotidien.
Le climat c'est maintenant, le partage c'est maintenant, être heureux c'est maintenant.
Où en est le slam aujourd'hui ? Est-il passé de mode ?
Dès le départ, il a été un mode d'expression multigénérationnel et non pas réservé aux jeunes. S'il existe sans doute moins de scènes ouvertes et de tournois dans les bars, le slam s'est développé ces dernières années dans les écoles. Les profs, de français, d'histoire ou de philosophie, découvrant ses vertus pédagogiques, se le sont approprié. Je suis souvent invité à participer à des ateliers et j'observe cet élan vers la langue, la littérature et la poésie. L'aspect écriture est évidemment important mais l'aspect oral l'est tout autant. Des jeunes apprennent à s'assumer et à accepter leur image, ce qui à l'adolescence est autant difficile que primordial.
Vous êtes un homme de mots et d'images. Vous venez de co-réaliser, avec votre complice Mehdi Idir, le film Monsieur Aznavour avec Tahar Rahim.
Nous sommes en pleine postproduction. 2024 verra l'avènement de ce projet colossal. Je pourrai dès lors me consacrer pleinement à la tournée. La prestation de Tahar est, comme d'habitude, incroyable. Il a appris la façon de parler de Charles et le travail des maquilleurs-prothésistes se révèle impressionnant.
"C'est aujourd'hui que ça se passe" dites-vous dans l'album. Pour en finir avec une procrastination du bonheur ?
La vie passe vite. Alors j'écris que le climat c'est maintenant, le partage c'est maintenant, être heureux c'est maintenant. Se dire qu'on fera du bien autour de soi demain n'a aucun sens. Et au point de vue climat, c'est l'urgence absolue. Je pose la question : n'est-ce pas plus subversif d'arrêter de se plaindre ? D'arrêter de se craindre ?
Grand Corps Malade sera en concert le 14 janvier et le 22 novembre 2024 à Forest National.